Mercredi 23 Septembre 2009
6 - Le Week-end de la Mort

Cher journal (je ne t’ai pas encore trouvé de prénom. J’ai demandé conseil à quelques amis qui m’ont conseillé « Rodrigue » à 87%, mais, heureusement, je ne suis pas un grand démocrate)

Aujourd’hui, j’ai découvert qu’il était possible de passer un week-end en dehors de chez soi et de se le faire parasiter par un clochard paranormal qui, faute de savoir comment s’ennuyer sans déranger la sieste des honnêtes gens, décide de se faire passer pour une catastrophe naturelle afin d’obtenir son quota de calinous. On est dimanche, je suis dans le train. J’ai laissé Casper tout seul pendant deux jours, et je commence à regretter.

Dès vendredi soir, à l’heure de la Libération où l’étudiant paye son billet de train plein pot parce que la SNCF se fait plaisir parce qu’il a oublié de réserver, et afin de retrouver ses chers parents solidaires, sa maison délicieuse où il a usé son enfance et la moitié de ses caleçons, sa fratrie toujours là pour partager un moment de joie ou de tristesse, sa chambre démunie de la moitié de ses affaires par la fratrie toujours là pour partager entre autre un moment de joie ou de tristesse, son chat a qui l’on manque surtout quand la gamelle est vide… bref, juste après avoir posé le pied et le reste des valises de l’autre côté du portail de mon immeuble austère mais sobre, j’ai su que laisser mon colocataire gazeux tout seul pendant deux jours avec sa meilleure copine la radio n’était peut-être pas l’idée lumineuse qui allait assurer la reconnaissance de ma puissance intellectuelle. J’ai d’autres plans, pour ça. Je suis très doué en charades.

La semaine avait été épuisante, et avait remis en question nombre d’idées reçues qu’une pourtant digne éducation républicaine m’avaient inculqué sans que je ne bronche le moins du monde, principalement parce que je m’en fichais pas mal - savoir si Henri IV ait été décapité par Robespierre ou par Ponce Pilate ne m’a jamais empêché de trouver la soupe trop froide et pas assez salée – mais qui sont aujourd’hui en conflit avec des données empiriques incontestables. Par exemple, contrairement à ce que dit la sagesse populaire, un fantôme, ça ne brille pas dans le noir. Pour compenser, ça discute, généralement tout seul.

Jeudi soir, je me suis endormi comme un bébé que les parents, sensibles et attentifs, auraient décidé de sensibiliser à l’enfer des drogues en versant deux ou trois doses de morphine dans le biberon. J’étais épuisé. Butagaz, par contre, tenait le bon bout en me demandant toutes les deux heures s’il allait bientôt être temps que je me réveille. Sa voix sensuelle et envoutante nous rappelant, certes, les meilleurs moments de l’ordinateur dans 2001, L’Odyssée de l’espace, elle était réglée sur le volume suffisant et nécessaire pour me tirer de deux ou trois rêves pourtant très sympathiques, dont un avec des chatons et une fenêtre ouverte, une bien charmante histoire. Comme je suis un garçon merveilleusement calme et serein, je me suis contenté de répondre « non », puis « non, ça va », puis « non aaargl », puis « le poney est au fond du couloir », car je faisais vraiment un très beau rêve.

Cette dernière élocution me coûta la bagatelle d’un petit déjeuner à expliquer à Paulie, l’esprit frappeur qui parle, les mécanismes de l’inconscient et du freudisme élémentaire, puis les raisons profondes qui peuvent amener deux personnes de sexe opposé à faire des enfants pour le simple plaisir de leur ruiner le surmoi, toujours selon Freud, qui avait dû, comme tout le monde, surprendre ses parents un dimanche matin en allant les prévenir que la télé ne marchait pas à l’heure des dessins animés et qui, comme lui tout seul, ne s’en est jamais remis (car c’était un gros frustré ;) . Bref, il est prévu que nous abordions, demain, les motivations de l’espèce humaine à se livrer corps et âme dans cette danse effrénée qu’est « l’amour ». Je sens que la journée va être longue.

S’en suivit quatre heures de cours, dont deux à baragouiner trois mots en anglais devant une prof ébahie à l’idée que nous sachions ce que veut signifie « go ahead ! » à Bac +4. Puis, cantine avec les spécimens les plus sociaux de la classe.

- On ne t’a pas trop vu, hier soir.
- Tu as raté quelque chose, c’était trop drôle !


Effectivement, j’avais raté une soirée. Ca m’arrive, mais j’en parle à mon pédopsychiatre. En général, j’ai un bon alibi.

- J’étais fatigué…
- Lopette.
- … et j’ai téléchargé Tortues Ninja IV. Au début, je voulais y jouer un tout petit peu, mais bon… je me suis un peu endormi dessus…


Le débat venait d’être divisé en deux branches distinctes qui allait me laisser l’honneur sauf tout en m’épargnant le compte rendu d’une soirée forcément géniale puisque ponctuée d’une partie de Guitar Hero à deux heures du matin. D’un côté, on me faisait remarquer que j’avais une petite mine depuis peu, je lançais la pierre sur les cent soixante-douze dossiers à rendre pour avant-hier, et le débat sur les professeurs incompétents pouvait commencer en toute sérénité. De l’autre, après une discussion tumultueuse, on était arrivé à une impasse. Il fallait trancher. Qu’est-ce qui est mieux, Aladdin sur Super Nintendo ou Aladdin sur MégaDrive ? (moi, je vote pour Aladdin sur MegaDrive, mais la version Atari VCS 2600 la talonne de près)

Après ces quelques menus tumultes, je retournai à l’appart avec un timing comme toujours hors du commun du style « Il faut quinze minutes pour aller de chez moi à la gare. Le train part à 15h43, il est 15h21, ma valise n’est pas prête et je n’ai pas mon billet. Je suis large. » Bien sûr, tout ceci était valable à l’époque douce et lointaine où Madame Soleil n’était pas en train de me demander toutes les vingt cinq secondes ce que j’avais prévu pour les trente suivantes.

- Tu ranges tes affaires.
- Toutafé Thierry.
- Je suis Thierry ?
- En quelque sorte. Bon, c’est une expression, je te ferai un cours dessus dimanche soir, d’accord ?
- Pas maintenant ?
- Là, je prépare mes affaires.
- Pourquoi ?
- Je rentre chez moi, et je suis même sérieusement à la bourre.
- Pourquoi ?
- Parce que le train part dans pas très très longtemps, et qu’il ne m’attendra pas, même si je lui envoie un joli SMS avec des cœurs dedans.
- Pourquoi des cœurs ?
- C’est une blague. C’est parce qu’on peut rire de l’amour.
- L’amour. On en parle lundi, oui.
- Bravo, tu suis, c’est très aimable à toi.
- Je suis aimable à moi ?
- Voilà. Exactement. Tout à fait.


D’un bras vengeur, j’allumais la radio histoire de lui couper le sifflet. Ca marche à tous les coups. Après avoir rassemblé les affaires sales, qui ne s’accumulaient pas vraiment puisqu’elles étaient équitablement réparties dans l’ensemble de la surface habitable (selon ma mère, le terme technique serait « éparpillées » ), je bouclai la valise et me préparai à tout éteindre d’une salutation distinguée au colocataire de la semaine qui en avait demandé autant que moi.

- Bon, je reviens dimanche soir. Je peux te laisser deux jours sans que tu détruises tout ?
- Tu pars loin pendant deux jours ?
- Oui, je pars chez moi, comme je te l’ai dit.
- C’est ici, chez toi. Pas loin d’ici. Je croyais que tu n’allais pas partir pour de vrai, juste faire une plaisanterie.
- Disons que je vais chez mes parents, mais comme j’habitais chez eux avant d’arriver là, c’est encore un peu mon chez moi, avec ma chambre, et tout…
- Tu as deux chez toi ?
- Oui, en quelque sorte. Tu peux rester sage pendant deux jours ?
- Est-ce que tu me trouverais impoli si je te demand…
- Pas de souci pour la radio, je te la laisse pour le week-end. Tu vas pouvoir rester sage ?
- Oh oui !


Je le quittai sans grande cérémonie, m’assurant juste de bien tout fermer et de ne pas mettre la radio trop forte. Et je réussis à avoir le train à l’heure.

Synthétisons juste le week-end en deux faits majeurs, parce que ce n’est pas à toi, ô cher journal, que j’irai confesser le reste. D’abord, j’ai vraiment décompressé. Je me suis senti bien, à l’aise, loin du phénomène qui pourrait pourtant m’assurer ma petite seconde de gloire en prime time sur M6. Heureusement qu’un coup de fil de mon propriétaire vint remettre les pendules à l’heure.

- Allo, Thomas ?
- Ouiii ?
- Dites-moi, je ne voudrais pas vous enquiquiner, mais êtes-vous à Rennes, ce week-end ?
- Malheureusement non, pourquoi ?
- Figurez-vous que je viens de recevoir le coffret Eisenstein que nous avions commandé ensemble, et il aurait été plutôt malpoli de ma part de ne pas vous inviter à en regarder quelques films. Alors, je me suis permis d’aller frapper chez vous, mais vous n’étiez pas là, alors que la radio était allumée. Oh, vous m’avez déjà fait le coup une fois, j’ai bien pensé que vous étiez sorti un moment, et, ne sachant pas quand vous rentreriez, je tenais à vous inviter de vive voix. Vous n’êtes vraiment pas sur Rennes en ce moment ?
- Je reviens dimanche soir. Pour le coffret, ça sera avec plaisir, mais pas avant lundi soir parce que j’ai encore quelques travaux à rendre…
- Oui, prenez votre temps, nous ne sommes pas à quelques jours près, tout de même !
- Par contre, euh… pour la radio, c’est ma sœur. Elle vient à Rennes jusque dimanche.
- Et pensez-vous qu’elle serait intéressée par les Eisenstein ?
- C'est-à-dire qu’elle n’est pas très cinéma. Elle adore la musique, et elle aime s’enfermer en écoutant la radio en boucle pour dessiner pendant des heures. Vu qu’on rencontre plein d’histoires de vol et de cambriolage sans effraction, je lui ai dit de n’ouvrir à personne… vous comprenez bien.
- Oui oui, pas de souci. Bon, j’espère qu’elle va s’acclimater à l’appartement, alors !
- Oh ça…
- Est-ce que je vous vois la semaine prochaine ?
- Très certainement. Mercredi après-midi, je serai libre.
- Parfait. Si vous ne pouvez pas, ne vous en faites pas, on trouvera un autre créneau, mais dans l’immédiat, je vous attends mercredi.
- Ca marche !
- Bonne soirée, alors !
- Oui oui, bonne soirée !


On négocie les problèmes comme on peut. Ma sœur, ma vraie sœur qui préfèrerait brûler son Mac plutôt que de devoir être enfermée chez moi toute une journée uniquement pour le plaisir de travailler ses techniques d’autoportrait, avait vaguement entendu qu’on parlait d’elle depuis la pièce voisine.

- C’était qui ?
- Un expert-comptable.
- Et il voulait quoi ?
- Ta tête au bout d’une lance. Malheureusement, j’ai dû lui apprendre que l’ensemble de tes organes pourrissaient instantanément dès qu’on les séparait du noyau démoniaque que l’on trouve dans ton cœur là où le commun des mortels se débrouille normalement avec une âme.
- Ah ouais.
- Ouais.
- Cool.


Bien sûr, ce n’est pas parce qu’on se fait des grosses frayeurs qu’on est obligé d’avancer son départ. Une négligence sur la composition d’une valise, et ce sont quinze pénibles jours qui sont contaminés. Et puis, le dernier train part assez tard pour me permettre de gagner un repas gratuit sur le dos des talents reconnus de ma mère en matière de plateau-sandwich-jambon-fromage-devant-la-télé, ça serait mal venu de refuser.

J’ai fait en sorte de ne pas rater le train, ce qui était plutôt facile. Maintenant, je vais faire en sorte de ne pas rater mon retour dans l’appart, en espérant très fort qu’il ne soit pas inondé de slime ou ce genre de chose. D’abord parce que le rose ne va pas du tout avec ma décoration, ensuite parce que j’ai déjà essayé avec de la gelée, les murs en deviennent limite irrécupérables.

Posté à
21:22
 par Myth - |

10. PankkypH à 15:42 30/09/2009 -
Nonobster le "votre texte :" dans le message précédent.



Putain j'ai l'air fin.

9. PankkypH à 15:41 30/09/2009 -
Votre texte : HAL, il s'appelle HAL. L'ordinateur de 2001.

Bon c'est pas trop tôt, merdre ! Je n'espérais plus voir arriver cette suite. Toujours un plaisir à lire, en tout cas. Malgré quelques fautes.

Merci.

8. Parna à 00:57 25/09/2009 -
Définitivement aladdin sur Megadrive! Tiens ça donne envie d'y rejouer en rentrant à Bordeaux. A force de dézinguer toute sorte de monstres/humains/protozoaires/larves abymales avec des armes d'une puissance 3 fois supérieur à la bombe d'Hiroshima, on a oublié la vraie valeur des choses: jeter des pommes à la tronche de Jafar, ya que ça de vrai.



Très bonne répartie pour ta soeur, ça sent le vécu...

7. Myth à 16:24 24/09/2009 -
C'est vrai. J'ai fait mes meilleures siestes sur le Cuirassé Potemkine.

6. Prehisto à 16:15 24/09/2009 -
Et Eisenstein, c'est chouette.

5. Nil à 15:54 24/09/2009 -
Chuis d'accord.

4. liquid à 04:55 24/09/2009 -
Aladdin sur Megadrive est meilleur, indiscutable.

3. GX-3 à 01:32 24/09/2009 -
"moi, je vote pour Aladdin sur MegaDrive"

Faux frère.



J'en veux encore, Maman !




2. Ethaniel à 22:40 23/09/2009 -
Moi aussi.

1. Myth à 21:30 23/09/2009 -
J'ai trois ans de retard, je sais, pardon. C'est moche, d'autant plus que je n'ai rien à faire de septembre (à part faire la fée du logis), mais bon, n'étant plus à Rennes, et ayant vaguement dévié du projet initial, qui était alors de raconter ma vie au jour le jour avec un fantôme en plus histoire de pimenter le tout, il a fallu revoir tout ça. Ca a pris du temps, au moins une heure. Vous comprenez que le retard est donc très justifié. Mais au moins, je vous aime, et le reste de la sauce attend sagement sur le feu. Ce qui n'est pas si cool que ça, mais enfin on fait avec.

Pseudo :

Adresse mail : (optionnel)

Site web : (optionnel)

Veuillez entrer la somme de trois et neuf :
Message :


 RSS  - ©yNBlogs 2004 - 307ms

Login : - Mot de passe :