Edito

Un choc lui fit oublier tout son savoir
Quelle est la chose qui fit ce bruit?
Un fragment de tuile tout de suite
s'est transformé en or.


"La Roue tourne" - proverbe hérisson


img Télé

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Blog Japon: 2005 - 2006 - 2007 - 2008

Vendredi 18 Décembre 2009
De la neige pour la fête de Jol
Ce matin en me levant, le monde m'a fait une surprise.

Lui qui était si noir hier (et sentait un peu le brûlé ) avait décidé d'endormir mes craintes sous un joli manteau blanc.

Quel étrange effet que fait la neige! Elle fait sourire comme elle peut tuer. C'est vrai, combien de SDF morts de froid depuis hier? Combien grelottent dans leurs vieilles tentes du Canal du Midi?

La neige étouffe les sons. Je découvre Toulouse comme je ne l'avais jamais vue. Les trottoirs immondes ont disparu. La neige est belle car elle nettoie le ciel, et le sol des rues. Elle cache, musèle les voitures. On imagine ce qu'il y a dessous.
Elle arrête le temps.

Plus de métro en raison des grèves. Plus de bus en raison de la neige. Plus d'école pour cause de vacances.

Cette nuit, j'ai fait un rêve : je me promenais avec Gwenn dans la forêt, et nous nous reposions près d'un dolmen.
On chantait un truc, je ne sais plus quoi.

Peut-être "les fleurs d'hiver étaient belles, elles annonçaient le printemps".
Posté à
09:35
 par enrike -
Mardi 17 Novembre 2009
Canalcoincoin chez les hommes préhistoriques

Téléphone - Bonjour Monsieur, Julie Goté de CanalCoinCoin, bénéficiez-vous de l'offre TV de votre opérateur?
Moi - C'est que nous sommes très arriérés, voyez-vous : on n'a pas la télé.
- Aaah, mais je comprends tout à fait, il y a de plus en plus de gens dans votre cas, dites-moi, pourquoi n'avez-vous pas la TV?
- C'est qu'on n'a pas de sous pour s'en payer une.
- Aaah, je comprends. Mais vous savez, la TV c'est très instructif.
- (Là, je sens que j'ai fait bugger le script de réponse automatique de ma télévendeuse) Je ne dis pas le contraire!
- (Un peu paniquée, elle sent qu'elle ne va pas gagner d'argent avec moi) Mais, euh, vous avez Internet, vous regardez bien la télé par Internet?
- Pas trop. Des fois on va voir The Guild sur Youtube, c'est gratuit.
- Je vois, je vois... euh, mais pour les films?
- On va les voir au cinéma, c'est mieux sur grand écran, pas vrai?
- (rire aigu) Ah ouii, vous avez raison!
- Allez, courage, vous aurez plus de chance la prochaine fois...
Posté à
13:45
 par enrike -
Mercredi 11 Novembre 2009
Heureux grâce à Google.

Un jour, grâce à des applications comme Google Street View, on pourra se promener en direct partout dans le monde. En ce moment, je déambule virtuellement dans les ruelles de Kyôto et c'est LE BIEN.
Posté à
19:15
 par enrike -
Mardi 27 Octobre 2009
Salle de bains japonaise
img

Pour les autres photos de l'appart : http://lenanig.free.fr/blog/

Attention, y'a des posts qui parlent de poils et d'endomètre... c'pas pour les yeux sensibles.
Posté à
20:43
 par enrike -
Jeudi 01 Octobre 2009
Citation au hasard
"Partir, c'est mourir un peu - et mourir, partir beaucoup"
Posté à
18:30
 par enrike -
SdB
Pourquoi utiliser la porte de la salle de bains quand on peut y accrocher ceci?

=> http://benippon.com/fr/catalog/product/view/id/93765/s/noren-yu-bath-women-and-men-85x150cm/category/113/

Plus qu'à creuser un sentô dans notre appart :D
Posté à
17:38
 par enrike -
Samedi 29 Aout 2009
Attention... départ!
Dernier post depuis la France.

Avec à la pelle :

- Des photos de notre nouvel appart' : http://lenanig.free.fr/blog
- Le blog qui vous permettra de nous suivre en Arménie : http://reise.reise.free.fr
- Un truc pour geeks : http://www.youtube.com/watch?v=urNyg1ftMIU

Bonnes vacances! Euh, j'veux dire... bonne rentrée! Hé, hé.
Posté à
11:58
 par enrike -
Jeudi 27 Aout 2009
Réchaud à essence

Ce que me dit le vendeur : "Tu vas voir, ce truc c'est génial, ça brûle TOUT! De l'essence de bagnole, du combustible pour lampe à huile et même du white spirit! Tout, je te dis!"

Ce que me dit le site d'un spécialiste des réchauds : There are many volatile and flammable solvents that will work in camp stoves. Unfortunately, they also tend to be extremely toxic and should never be used. There are better ways to die.

C'est à peu près la même chose pour tout le reste. Hum. Enfin, il paraît que ce type de brûleur est génial pour la randonnée de haute altitude au Pakistan ou au Pôle Sud.
Posté à
23:45
 par enrike -
Lundi 24 Aout 2009
La science est-elle une religion?


Bonjour à vous, chers camarades du web. Je reviens en ces pages, le temps de quelques lignes, histoire de fixer un petit post qui me trottait dans la tête depuis qu'une personne (fort bien faite de corps et d'esprit) m'a asséné une phrase que j'avais déjà entendue longtemps auparavant (sûrement dans une interview de Bernard Werber) : "Mais après tout, la science, c'est comme la religion!"
Ou quelque chose du style.
Je voulais donc profiter de ce petit moment d'intimité entre toi, lecteur, et moi, au fond de mon canapé rose, pour éclaircir un point sémantique et faire le procès dudit dans les règles (autrement dit, ça va saigner).

Tout d'abord, comme il est d'usage dans ce genre de cas, je vais convoquer à la barre M. le Dictionnaire de la Langue Française. Monsieur le Dictionnaire (vous permettez que je vous appelle comme ça?), veuillez décliner devant la Cour la définition des mots suivants: Science et Religion.

Science : Ensemble structuré de connaissances qui se rapportent à des faits obéissant à des lois objectives (ou considérés comme tels) et dont la mise au point exige systématisation et méthode.

Religion : Rapport de l'homme à l'ordre du divin ou d'une réalité supérieure, tendant à se concrétiser sous la forme de systèmes de dogmes ou de croyances, de pratiques rituelles et morales.


Source : Trésor de la langue française.


Autrement dit, comparer la science et la religion revient à mettre dans le même panier un antibiotique et un yaourt 0%. Ca passe par le même trou, on prend parfois l'un pour l'autre, mais en dehors de la couleur et d'une certaine affinité avec les champignons, ça n'a rien à voir et le premier est meilleur pour la santé que le second.

Il faut toutefois avouer une chose : l'esprit humain aime la simplification autant qu'il déteste qu'un phénomène reste hors de sa portée. C'est là que la croyance intervient. On commence par faire un joli amalgame, en imaginant les scientifiques comme des vieux obtus en blouse blanche qui passent leur temps à essayer de faire sauter la planète. Ces crétins séniles gardent jalousement un savoir obscur dont ils semblent définir eux-mêmes les règles. Le tout est déterminé par une hiérarchie stricte, dirigée par des organismes en forme de sigles obscurs et pétris de velléités conspirateuses. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que Dan Brown a bâti son succès sur ces deux entités tentaculaires que sont la NASA et le Vatican. Dès lors, la chose compliqué (le monde de la recherche) devient quelque chose de simple divisé en deux parties : l'une bonne, l'autre mauvaise.

Là aussi, on trouve un parallèle avec la religion. Bon : les jolies églises où on allume un cierge. Mauvais : les intolérants, les prêtres pédophiles, les papes racistes. Bon : le médicament qui nous soigne. Mauvais : les méchants labos qui nous empoisonnent. Le croyant, s'étant approprié les règles de sa croyance, n'a dès lors aucune raison de dissocier science et religion, puisqu'il agit finalement de même avec l'une comme avec l'autre. C'est lui qui définit ce qui marche de ce qui ne marche pas, en tenant compte uniquement de son besoin d'être rassuré et en faisant fi du courant officiel auquel il ne se réfère que par habitude. D'où le succès des reportages style "On n'a pas marché sur la Lune" et des fausses médecines adoptant un discours pseudo-scientifique - mais rassurant, car il s'adresse au système de valeurs du croyant. Un nouveau culte de la Déesse Raison?

Ce même schéma se retrouve dans les rituels païens qui mélangent dieux africains et saints bibliques afin de s'assurer plus "d'efficacité", ou bien chez un auteur connu d'ouvrages sur le Vaudou qui tente de prouver la réalité des possessions par des divinités haïtiennes en les "expliquant" par les règles de la mécanique...

Les créationnistes l'ont très bien compris, eux qui veulent donner à la Bible un fondement scientifique en détournant un vocabulaire technique qui n'a pas du tout été conçu pour ça à la base.

En résumé, on peut dire que si la science n'est pas une religion, il faut se méfier de la croyance en "La Science", entité indéfinie aux frontières floues.
Car il n'y a pas de Science à proprement parler. De mon point de vue, on a plutôt affaire à des branches différentes (physique, thermodynamique, immunologie...) partant d'un tronc commun : le principe de reproductibilité.

C'est-à-dire qu'on va se baser sur l'expérience ("qu'est-ce qui se passe quand je fais ça?"), la disséquer, et la reproduire dans des conditions similaires pour être sûr qu'on n'a pas été dupé par le hasard ou les statistiques. La meilleure qualité d'un scientifique est de pouvoir se remettre en cause. De quoi saper l'idée reçue selon laquelle "La Science" serait un collège de "sages" au savoir poussiéreux et inébranlable. Bien sûr, il y aura toujours des scientifiques qui chercheront à accumuler l'argent et les honneurs et refuseront de voir la vérité, même si on la leur collait en pleine figure. Mais ce ne ne sont ni des modèles, ni la norme.
Au contraire, la religion se base sur un fait isolé (le "miracle") et le transforme en constante. On ne cherchera jamais à savoir si le dieu en lequel on croit n'est pas un faux, si telle façon de prier est meilleure ou plus efficace. Tout simplement parce que les résultats sont subjectifs et que personne n'a envie de remettre ses croyances en cause. La Bible vous met d'ailleurs en garde : "Tu ne mettras point ton Seigneur à l'épreuve". Expérience à faire à la maison : mettez le Seigneur à l'épreuve, genre, de faire apparaître une glace au citron devant vous. Dans 100% des cas, le Seigneur se vexe et refuse de répondre à votre demande. Ouaaais! La véracité de l'Evangile est prouvée!

Mais si, de nos jours, la plupart des chrétiens modérés s'accorde à dire que le Jardin d'Eden est une métaphore et que Moïse a sûrement bénéficié de l'aide d'un coup de vent salvateur pour séparer les eaux de la Mer Rouge, peu iront se demander, par exemple, si le Jésus biblique a vraiment existé. Même si on a plus de preuves historiques de l'existence de Bouddha que de la sienne.

Il suffit d'ailleurs de voir la réaction de certains touristes quand on leur dit que Sainte Anne, patronne des Bretons et maman de Marie, n'est pas reconnue par le Vatican. Son histoire est tirée d'un texte aussi apocryphe que l'Evangile selon Judas, Marie-Madeleine ou Bob Marley.
La base de la religion est la certitude. La base de la recherche scientifique est le doute.


Pour finir sur une base plus marrante, j'ai dressé une petite liste de ce à quoi ressemblerait le monde... si la science était EFFECTIVEMENT une religion :

- L'apprentissage des mathématiques serait interdit dans les écoles publiques.
- Le résultat de ces opérations serait d'ailleurs considéré comme TOUJOURS juste, en vertu du respect dû aux opinions de chacun.
- Les partisans de différentes théories quantiques, au lieu de plancher sur des particules élémentaires, trouveraient plus simple de se massacrer mutuellement ou, à l'inverse, de se serrer la main au cours de grandes célébrations œcuméniques.
- L'Etat financerait généreusement la recherche.
- Le port de la blouse blanche serait interdit à l'école.
- Si on remplace, dans les textes sacrés, le mot "Dieu" par "Monstre Spaghetti volant", le message reste le même (sauf qu'il est plus drôle). Il en irait de même si on remplaçait "Hydraulique" par "Psychiatrie" dans un rapport d'expert.
- Les gens arrêteraient de payer une mutuelle et iraient se faire soigner à l'église, comme avant.
- On s'agenouillerait devant un portrait de Marie Curie avant de passer un oral de chimie.
- Rectification : Marie Curie n'aurait jamais eu le droit de faire de la recherche car c'était une femme.
- On prédirait que les théories énoncées par des homosexuels n'ont aucune chance d'être un jour confirmées dans les faits.
- Le résultat des datations au carbone 14 serait décidé arbitrairement par Stephen Hawkin en personne, et seulement si ces derniers se révèlent conformes au contenu d'un manuel scolaire ayant appartenu à son arrière-grand-père.
- Il faudrait se confesser après avoir utilisé un calendrier basé sur des méthodes de calcul rationnelles.
- Toute personne désirant lancer une balle les yeux ouverts devrait auparavant se convertir à un courant de la Sainte Balistique.
- Des mouvements athées financeraient des campagnes de publicité dont le slogan serait "1+1= un éléphant".
- Les cathédrales seraient construites par des prêtres, sans instrument, et seules seraient considérées comme consacrées celles qui ne s'effondreraient pas.
- Les vaccins seraient inutiles.
- Jean-Paul II n'aurait pas eu le droit d'aller à l'hôpital.
- Les avions ne voleraient qu'à condition que leurs passagers croient suffisamment en eux.
- Une section entière de l'Enfer serait réservée aux informaticiens.
- Les cancres deviendraient des martyrs.
- Les GPS n'indiqueraient rien, pour la bonne raison que personne n'aurait inventé les satellites, et une hotline accessible 24h/24 serait chargée de vous convaincre que vous êtes arrivé à destination, mais que vous n'êtes pas dans l'état d'esprit adéquat pour le comprendre.
- L'Eglise aurait de toute façon interdit depuis longtemps l'utilisation des cartes routières.

Si vous en voyez d'autres à rajouter, faites-moi signe ;)

Posté à
13:09
 par enrike -
Mercredi 01 Juillet 2009
Shut down
Petit passage rapide sur le net pour vous dire que je n'y ai plus accès pour cause de job d'été intensif!
Posté à
10:31
 par enrike -
Lundi 22 Juin 2009
Les photômes

La clochette tintinnabula lorsque Charlie poussa la porte.
Le magasin de photographie était plongé dans une semi-pénombre qui contrastait avec l'extérieur. En cet été 1971, les rues de Chicago étaient écrasées par un soleil de plomb, mais la boutique de Mr Polanski restait sombre et fraîche quelle que soit la période de l'année. Comme une grotte ancienne remplie de trésors oubliés, pensa Charlie, ou bien un musée poussiéreux, ou un caveau... oui, par certains aspects, la boutique de Mr Polanski ressemblait à une tombe de roi, immense et secrète.

Accrochés aux murs de brique, des visages en noir et blanc figuraient la suite du monarque défunt, visages d'angelots sur peau de mouton et mariées enrobées comme des amandes glacées dans leurs voiles diaphanes.
A cet instant, Mr Polanski sortit de l'arrière-boutique, arrachant du même coup Charlie à ses pensées.

- Salut, fiston, fit Mr Polanski. Qu'est-ce qui t'amène?

Son beau visage creusé de rides, figé dans un perpétuel sourire, ne dépareillait pas de ceux qui, prisonniers de leur cadre d'ébène, fixaient Charlier depuis les murs. Le jeune homme posa sur la table une pellicule photo. Mr Polanski y jeta un œil et la rangea sans cérémonie dans une petite pochette sur laquelle il inscrivit le nom de Charlie.

- Ce sera prêt demain, dit-il.
- Merci, Mr Polanski.
- Photos de vacances, j'imagine?
- C'est ça. Deux semaines au lac avec Susan.
- Comment va-t-elle?
- Un peu mieux, je vous remercie. Le séjour lui a fait beaucoup de bien.
- A toi aussi, apparemment.
- Oui... ça n'a pas été facile, ces derniers temps.
- Je comprends. Bonnne journée, Charlie.
- Bonne journée, Mr Polanski.

La clochette tinta deux fois, et Mr Polanski fut seul. Alors, il se dirigea vers la porte et la verrouilla. Puis il passa dans l'arrière-boutique. Lorsqu'il alluma la lanterne, une lumière rouge envahit la pièce, révélant la masse sombre des bassines qui attendaient, comme autant de miroirs magiques. La lumière et l'odeur des produits chimiques rappelèrent quelque chose à Mr Polanski. Quelque chose de lointain, profond. Presque utérin.
Il sortit la pellicule de l'enveloppe et commença à travailler. Au fur et à mesure qu'il révélait les images, les vacances de Charlie et Susan apparurent sous ses yeux. L'été normal de gens normaux. Lavage, séchage. Quelques pinces, et les vacances se déroulèrent comme une bande dessinée muette.

Le lac, enserré par une forêt de pins. Charlie au volant de l'auto, lunettes de soleil relevées sur le front. Susan, en maillot, allongée sur le sable. Susan dans la forêt de pins. Susan au restaurant, devant un plat de fruits de mer. Sous-exposée. Charlie allongé sur un transat. Lentement, la pellicule égrenait son chapelet de souvenirs.

Mr Polanski s'octroya une petite pause. C'était maintenant que le vrai travail commençait.
Dans un coin de la pièce trônait un petit appareil de bois venu tout droit d'un autre âge. L'appareil se présentait sous la forme d'une boîte oblongue munie d'une lentille à son sommet. A la base se trouvait un tiroir joliment ouvragé. Lorsque les photos furent sèches, Mr Polanski écarta la lentille, et les plaça à l'intérieur de la boite. Dans le tiroir, il mit un nombre égal de feuilles vierges. Puis il attendit. Au bout d'un certain temps, un déclic lui indiqua que le tiroir venait de s'ouvrir. Mr Polanski saisit les feuillets et les contempla...

Le vent parle, la mer parle, la lumière parle aussi. L'oreille humaine est bien trop faible pour comprendre tout ce qui se dit autour d'elle. De même, bien qu'on ait l'impression de voir tout ce qui nous entoure, les yeux ne distinguent jamais qu'une partie de la réalité, et la mémoire n'en retire qu'une infime fraction de souvenir. Il en va de même pour les appareils photos.
Les photographes, les vrais, ceux qui piègent la lumière comme on enferme les démons dans des bouteilles, ceux-là connaissent ses secrets. Il connaissent les photômes.

Les photômes, c'est ce que la lumière n'a pas voulu dire. Ce qu'elle n'a pas voulu répéter. Les lèvres qu'elle a serrées lorsqu'on l'a contrainte à des noces d'argent barbares dans le lit de la camera obscura. C'est ce que le photographe amateur a voulu inscrire sur le papier sans passer par la case imagination.
Les photômes sont les photos qu'on a voulu faire, ou qu'on n'a pas pu faire. Pas les photos ratées, mais celles qui ne seront pas et n'ont jamais été, celles qu'on aurait prises si on avait eu l'appareil à ce moment là, ou si on était venu plu tôt, ou plus tard, ou si on n'était jamais venu. Celles qu'on aurait pu faire si seulement il restait de la place sur la pellicule. Celles qui n'ont pas pu exister, parce qu'on avait gardé le cache sur l'objectif, ou lorsqu'on a fait semblant d'appuyer sur le déclencheur.

Photos regrettées, désirées, secrètes ou volées. Photos que la police aurait aimé connaître. Celles où on voit distinctement la montre du suspect et qui prouvent qu'il était ailleurs au moment du crime. Photos du mari avec son amante. Photos de son propre enterrement ou de la naissance de son plus lointain ancêtre. Photos de celui qui a pris la première photo sur la Lune. Toutes, elles existaient toutes. Seuls certains savaient comment les révéler. Mr Polanski était de ceux-là. Et Mr Polanski ajoutait à la maîtrise de son art le vice de la collection.

Le vieil homme choisit quatre photômes dans le lot de 24 qu'il tenait entre ses mains. Il brûlerait le reste. Parmi celles qu'il avait gardées, il y avait Susan, souriante, un bébé dans ses bras. Un vrai bébé, rose et joufflu, tout chaud contre le sein de sa mère. Un vrai bébé, pas celui celui qui reposait, depuis un mois à présent, dans la petite tombe du Montrose Cemetery.
La deuxième montrait Charlie en train d'apprendre à pêcher à un petit bonhomme à peine plus âgé. Sur la troisième on pouvait voir la voiture de Charlie, avec au volant un jeune homme qui lui ressemblait furieusement, et sur le siège passager une jolie blonde qui regardait l'appareil d'un air absent. La quatrième était sous-exposée. La seule chose qu'on distinguait, c'était les bougies du gâteau d'anniversaire. Mr Polanski compta. Il y en avait dix-neuf.
Les quatre photômes allèrent rejoindre les centaines d'autres qui les attendaient dans une malle en osier que Mr Polanski gardait au grenier et qu'on avait pour consigne de brûler si jamais il lui arrivait quelque chose. Puis la nuit tomba.

Charlie revint le lendemain matin. Mr Polanski l'attendait, une pochette de vint-quatre clichés posée bien en évidence sur le comptoir. Il récupéra sa commande et régla. Puis il s'apprêta à sortir.

- Mr Polanski... fit Charlie sur le pas de la porte. Comment... je veux dire, pensez-vous que...
- Oui?
- Non. Rien. Une idée, comme ça... Bonne journée, Mr Polanski.
- Bonne journée, Charlie.

Il faisait chaud, ce jour-là à Chicago. Mr Polanski leva des yeux chargés de mélancolie. Quelque part dans la grande malle en osier, le jeune homme lui rendit son regard.
Posté à
20:34
 par enrike -

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