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Yoyo maya
Un jour, pour se venger du peu de cas que je faisais de sa personne,un serpent à plume Mexicain m’a offert un yoyo !
Un magnifique yoyo de compétition, en bois exotique, richement décoré sur les deux faces.
La première représentait un cheval rouge au galop sur un fond noir,
L’autre face montrait une licorne verte devant un lac.
J’accrochais la ficelle à mon index et je commençais à jouer avec.
Le yoyo montait et descendait rapidement dans un mouvement régulier, si vite en fait
Que les images étaient brouillées et qu’on ne pouvait observer la décoration de l’objet que pendant un bref instant au moment où en bout de course il inversait son sens de rotation.
Je passais des heures à le regarder jusqu’à ce que la lassitude me gagne. Je prenais quelques brefs instants de repos mais dès que je le posais il me tardait de m’en saisir à nouveau.
Pour essayer de m’en détacher je le rangeais dans des endroits de plus en plus inaccessibles mais cela ne servit à rien d’autre que d’augmenter le désir que j’en avais. Un jour je le jetais au fond d’un lac, ce fut une idée stupide, je faillis me noyer en plongeant pour le récupérer. Une autre fois je le précipitais dans une faille rocheuse. Cela ne servit à rien, je passais plusieurs jours à ramper dans le noir dans d’étroits boyaux humides et froids où je finis par le retrouver. Le plus étrange c’est qu’il ne s’abîmait jamais, bien au contraire sa peinture était toujours aussi brillante et les images aussi éclatantes, presque vivantes.
Devant cette affreuse manie qui bouleversait ma vie, certains de mes amis me dirent « tu devrais consulter ! »
Qu’on ne s’y trompe pas ! Consulter c’est voir un médecin, ces gens là sont sensés connaître tout de l’homme, son corps et le tréfonds de son âme. Je restais dubitatif, mais tant pour leur faire plaisir que pour faire cesser leur jérémiades je décidais d’obtempérer. Je pris donc rendez vous chez un « psy ». Quelqu’un de quelque réputation, avec un nom Germanique et une carte de visite format A4 pour pouvoir énumérer tous ses titres. Il me reçut dans un appartement cossu, le bureau tout lambrissé de chêne foncé était décoré sobrement avec des caricatures de Daumier, originales sans aucun doute. Je frémis à l’idée de toute la misère humaine qu’il avait fallu pour payer tout cela. Je restais muet un instant pour laisser le temps à l’homme de l’art de terminer une note manuscrite. Il était petit, sec comme un coup de trique, barbu et moustachu, le poil poivre et sel parfaitement coupé et peigné, il portait des petites lunettes rondes en métal noir qui lui donnaient un air de disciple de Jules Ferri. Lorsqu’il eut mis la dernière patte à son ouvrage il daigna s’intéresser à moi. Ses lèvres se figèrent dans un curieux rictus qu’il devait prétendre être un sourire, puis il me pria de lui exposer l’objet de ma visite. A aucun moment de mon récit il ne parut surpris, il resta de marbre, hochant parfois de la tête en griffonnant une note sur son calepin, puis lorsque j’eus terminé mon récit, il pris la parole à son tour. Le ton était doux et apprêté, un peu couleur jésuite la voix douce mais ferme, parfois un peu lasse. Il m’expliqua que c’était probablement un complexe sexuel refoulé, les hommes sont ainsi faits, affirma t’il, que n’importe quel bout de chiffon accroché à un manche à balais leur fait perdre la tête. Je fermais un instant les yeux et j’essayais de m’imaginer le chiffon microfibres orange qui me sert à épousseter mes meubles, délicatement entortillé sur le manche de mon balais préféré, celui qui a des poils noirs et soyeux. Malgré l’excès d’imagination qui m’a toujours aidé à vivre, et malgré mon désir de comprendre, je n’ai pas réussi à avoir le moindre début d’image érotique pouvant provoquer la plus petite érection. J’ouvris les yeux et je me remis à écouter le spécialiste. Il brodait sur le même thème qui lui était cher, citant aussi bien Freud que Lacan, prouvant ainsi son extrême éclectisme. Je déduis à la fréquence de plus en plus rapide avec laquelle il consultait sa montre que la séance allait bientôt se terminer. C’était le cas, il se fendit d’une conclusion œcuménique puis m’annonça le prix du service rendu. Je dois avouer qu’en sortant du cabinet mon portefeuille était beaucoup plus soulagé que ma conscience, et que je me mis incontinent à jouer avec mon yoyo. Une amie plus futée que les autres me recommanda d’aller voir la bonne du curé d’un village voisin. Elle avait paraît il des facultés exceptionnelles de voyance. Je m’y rendis avec moins d’appréhension que pour le psy, j’étais curieux de voir comment elle allait s’y prendre. Elle commença par me dire qu’elle ne se faisait pas payer mais qu’elle demandait simplement un don pour les œuvres de la paroisse. Et là, contrairement à ce qui s’était passé avec le « psy » ma conscience fut soulagée plus vite que mon portefeuille. C’était déjà un point positif. Elle saisit mon yoyo dans ses mains calleuses et crevassées, elle l’enferma entre ses paumes et elle ferma les yeux tout en marmonnant des paroles incompréhensibles. Au bout d’un moment qui me parut très long, elle ouvrit les yeux elle me donna le yoyo avec vigueur comme s’il lui brûlait les mains, puis elle me parla doucement. Elle m’expliqua que cet objet devait être vivant, qu’il était porteur d’un maléfice très ancien et que pour me débarrasser de mon obsession il fallait que j’aille le rendre au plus vite à celui qui me l’avait donné. Je sortis de la cure avec une étrange amertume à l’âme. Cet objet était arrivé entre mes mains de la façon la plus étrange, à la faveur d’un rêve sucré, et si j’avais identifié le donneur comme étant Le serpent à plume du nom de Quetzalcoatl, je ne voyais pas dans l’instant comment lui rendre visite et lui rendre son funeste présent. Heureusement j’avais des vrais amis, de ceux sur qui on peut compter pour traverser les situations les plus périlleuses. L’un d’entre eux, le meilleur, me suggéra de partir pour la presqu’île du Yucatan au Mexique, et que là je serais certain de rencontrer Quetzalcoatl. Ce que j’ai apprécié dans sa démarche c’est qu’à aucun moment il ne se moqua de moi et qu’il me conseilla comme un frère. Je partis donc pour le Mexique. Dans l’avion les hôtesses et les passagers me regardaient d’un drôle d’air lorsque ne pouvant plus tenir je déambulais dans les travées en jouant avec mon yoyo. Je me rendis donc sur les sites archéologiques Maya à la rencontre de Quetzalcoatl. Après une conversation épique en Espagnol avec un vieux guide indien édenté je pris la décision d’escalader la plus haute des pyramides. Je trouvais rapidement au sommet du monument un splendide bas relief de pierre grise qui représentait le serpent à plumes. Je m’assis en tailleur devant l’icône du dieu je plaçais le yoyo en évidence sur une grosse dalle de pierre et je décidais de rester sans bouger jusqu’à ce qu’un événement me donne la conduite à tenir. Le dieu avait une face grimaçante et une dentition agressive. Il exprimait plus la haine et l’horreur que l’apaisement que j’étais venu chercher, peut être aurais je du préférer une fresque plus colorée pour ma première rencontre avec lui. Dans sa céleste course l’astre du jour faisait changer les ombres sur le relief de pierre et Quetzalcoatl semblait bouger. Peu avant le crépuscule il s’anima vivement. Il commença par sourire, un peu narquois, un peu moqueur. Puis il me parla avec une voix de femme, douce et grave à la fois. J’ai toujours été touché profondément par ces voix là, et j’avais la chair de poule.
Je vois que tu as toujours mon présent en ta possession !
Oui ! je …
Tu as du mal à t’en passer !
Oui !
C’est la première fois que quelqu’un se déplace pour me le rendre ! C’est un bon point pour toi ! Les autres sont devenus fous et j’ai du me déplacer en personne pour le récupérer, je l’ai trouvé la plus part du temps dans un cercueil. Comment se fait il que tu te soit laissé prendre ?
Je ne sais pas ! je ne sais plus !
Tu es toujours resté un enfant !
Oui ! Je pense que vous avez raison, l’enveloppe charnelle change et se dégrade mais le temps qui passe n’a jamais eu de prise sur mon âme.
C’est pour cela que tu me vois bouger et que tu m’entends. Les autres qui passent ne voient que la pierre et le lichen. Tu veux donc t’en débarrasser ? Tu veux me le rendre ?
Je veux retrouver la paix !
Et si je t’offre la paix sans te reprendre l’objet !
Vous croyez que c’est possible ?
Tu douterai de la parole d’un Dieu ?
Non ! Non bien sur ! Mais ….
Mais quoi ! Ne sais tu point que la foi est plus belle que Dieu ?
Si ! Si bien sur mais …
Mais tu as peur ! Peur de te retrouver avec les mêmes angoisses avec les mêmes colères, avec les mêmes problèmes !
Oui ! C’est ça j’ai peur !
Pourtant tu sais bien que vie ne vaut pas d’être vécue sans désir, et que le désir va de pair avec la souffrance !
Je sais cela !
Tu veux que je t’ampute de ta sensibilité, que te robotise que je te remette au niveau des moutons qui peuplent ton monde ?
Non ! Non ! ça non !
Alors ?
Alors je le garde !
A partir de cet instant le bas relief s’est à nouveau figé, reprenant son expression farouche, et j’ai serré le yoyo dans le creux de ma main.
Chutt !




2

Frontière

Je suis fou
Ce fut assez facile d'en acquérir la certitude. Depuis quelque temps déjà j'entends des murmures furtifs qui le suggèrent, lâchement derrière mon dos. Les propos sont tenus à voix basse comme pour faire semblant de rester dans une discrétion polie, mais le volume sonore est calculé subtilement pour que je puisse tout de même les entendre. A moins que mes détracteurs pensent que les dérèglements dont ils m'accusent portent implicitement aussi sur ma sensibilité auditive.
Depuis quelques jours cette certitude s'est renforcée lorsque des proches ont franchi un pas en me jetant enfin cette accusation en pleine figure, un peu comme une gifle. Ce qui m'a le plus étonné c'est qu'en apparence cela les a beaucoup soulagé. Le secret qu'ils gardaient de leur jugement sur ma santé mentale devait leur peser.
Curieusement je suis resté indifférent. Pas plus de réaction que d'eau sur les plumes d'un canard. Cette attitude les a conforté dans leur accusation. En effet qui pourrait rester de marbre devant une accusation aussi grave.
Ma vie ne s'est pas arrêtée pour autant. J'ai continué à écrire mes poèmes, et même, peut être est ce un signe de ma perversité, d'y prendre encore plus de plaisir. S'il est facile de répondre à la question « pourquoi me suis je lancé dans l'écriture ?», en revanche difficile de dire « pour qui ? »
Écrire c'est enfin passer au delà du miroir, briser la croûte du monde visible, vivre une ou plusieurs autres vies. De celles qui ne sont pas enracinées dans la glaise du quotidien, de celles qui ne se préoccupent plus ni du temps ni de l'espace qui sont les barreaux de notre prison.
Écrire c'est enfin donner aux mots de notre langue maternelle leur liberté d'exister et de s'épanouir. Briser la cage grise des lettres administratives, des réponses convenues, des obligations familiales ou mondaines.
Pour qui ? En premier lieu pour elle qui est la source de mon inspiration. L'amour que je lui porte est le plus puissant moteur. C'est le lait qui nourrit notre relation. Et si comme toujours dans l'amour il y a un lot de souffrance, c'est un élan de plus pour aller au delà.
Pour les autres je ne sais pas, je ne sais plus. Chaque texte est une bouteille à la mer, on espère toujours qu'elle trouvera un rivage.
Maintenant que je me suis installé confortablement dans cette « folie » les autres m'ont placé dans une case précise, cela les rassure. Plus de messes basses ni de gifles, ce n'est plus nécessaire à leurs yeux. Chacun à sa place, chacun son monde ses certitudes, c'est très rassurant et commode.
Et brutalement m'est venue une idée un peu .... folle, maintenant que la frontière est tracée entre leur univers et le mien, qu'elle est nette et précise, qu'elle me rejette hors de leur quotidien, quel est le « bon côté » de la ligne ?
Est ce le leur, gris et tristement rationnel, où le mien paré des couleurs impalpables de l'arc en ciel ?