Les pirates du haut débit
C’est fou ce qu’on peut faire avec un vieux PC et une antenne, quand on est débrouillard: brancher sa maison, son quartier, ou même son village sur une connexion à l’internet rapide,
par exemple, sans rien payer! Baptisé Wifi, ce nouveau service se développe a vitesse grand V.
On a fait leur connaissance sur le forum de discussion du site speka.net, et le rendez-vous a été pris par mail. Aucun nom n'a eté échangé (à moins que hash@speka.net...), aucun numéro de téléphone n’a été donné. Juste un lieu pour la rencontre : le cybercafé l’Orbital, en face du jardin du Luxembourg, à Paris. C’est le lieu qui fait office de QG et de labo d’expérimentation du groupe des Speka. Heureusement, les hackers de Speka (ils se éfinissent comme tels) étaient repérables à des kilomètres à la ronde. Trahis par le fatras nformatique encombrant leur table Tripotant des diodes et des antennes, voilà Michel Luczak, 20 ans, le chef de bande. Etudiant à Normale sup, il est fou d’informatique depuis tout petit. Signe particulier: il héberge chez lui une quinzaine d’ordinateurs. A ses côtés, ses acolytes Guy et Marc, deux ingénieurs d’une quarantaine d’années, ainsi que Gaëlle. Gaëlle n’est pas une grande experte de LAN, CPU et autre Ethernet, mais la cause a besoin de bras C’est que Speka veut convertir tout Paris au Wifi, rien de moins...
Le Wifi? Derrière cet acronyme, diminutif de wireless fidelity, se cache une nouvelle technologie qui permet de faire de l’internet sans fil, à très haut débit : les câbles sont remplacés par des ondes radio, qui sont 20 fois plus rapides que 1’ADSL! Regarder un film sur son ordinateur portable ou consulter ses mails dans un hall d’aéroport, c’est cela l’avenir en version Wifi. Scénario de science-fiction? Même pas. Car il y a un phénomène très troublant avec le Wifi... ça marche. L’Orbital est le premier endroit public en France à avoir été " wifisé ". Michel, le portable sur les genoux, exhibe fièrement l’écran. « Là, je surfe sur le web sans aucun fil qui traîne », dit-il. Il suffit d’une ridicule petite carte à insérer dans le portable. Et d’une borne d’accès au sous-sol du café. On s’attend à y voir une machine genre HAL, avec plein de boutons qui clignotent. Déception... « On a récupéré une vieille tour de PC d’occasion, branché l’antenne, et c’est tout », expliquent les petits génies. Coût total de l’opération : environ 600 euros. De quoi permettre à Michel de rêver tout haut : « Il suffirait d’une borne pour équiper une ligne entière de métro. Et si les mairies s'y mettaient un peu... »
C’est certainement grâce à son côté sympa-bricolo que cette petite technologie underground surgie de nulle part est en train de se propager à la vitesse grand V. « C’est un peu le même genre de phénomène boule de neige que Napster. Sauf qu’à la place de s ‘échanger des fichiers MP3 les membres des communautés Wifi se partagent leur accès à internet », explique Daniel Kaplan, directeur de la Fing (Fondation Internet Nouvelle Génération). Du coup, c’est dans une joyeuse anarchie que poussent les bornes Wifi, loin des mastodontes du secteur, les France Télécom et autres « Ils ont préféré gaspiller des milliards pour le téléphone mobile multimédia, cet UMTS, dont on ne sait même pas quand il sera opérationnel», ironise Bruno Salgues, chercheur à l’Institut national des Télécommunications. A France Télécom, on s’escrime à expliquer que 1’UMTS permettra de faire beaucoup plus : alors que le Wifi est réservé à un usage stationnaire (on surfe quand on s’arrête dans un parc ou une gare), 1’UMTS, lui, sera l’apogée du nomadisme. Mais de quoi aura-t-on le plus besoin, nous, simples humains: de regarder un film sur un portable en faisant notre jogging, ou de « seulement» relever notre mail avant de prendre un avion? Michel Luczak. Fou d’informatique il héberge chez lui une quinzaine d’ordinateurs et veut convertir tout Paris au Wifi.
Ce désintérêt des gros investisseurs a permis au virus Wifi de se fortifier dans son coin, alimenté par toute une armée de l’ombre de bénévoles. Ils donnent des coups de main ici où là, achetant des antennes, et peu soucieux d’une quelconque utilisation commerciale. « Il règne le même esprit pionnier qu’aux débuts du web, quand l’internet n’avait pas encore été colonisé par les marchands », s’exclame Marc Picornell, de Speka. Les wifistes sont les nouveaux gauchistes, à la fois technos, mondialisés et antifric ! Ils sont souvent issus de la communauté du logiciel libre. Ils se sont rencontrés dans ces innombrables salons consacrés au logiciel gratuit Linux, dans des forums de discussion, et ils n’utiliseraient les systèmes Windows pour rien au monde. « il serait anormal que France Télécom ou Microsoft récupère la technologie à son compte. L’accès à internet devrait être gratuit. C’est un service public comme un autre », s’enflamme Marc Revial, 27 ans, ingénieur à Albertville. Marc a créé le réseau wireless.fr qui regroupe toutes les initiatives Wifi hexagonales, de Nantes à Lyon, en passant par Limoges. Il suit de près ce qui se passe hors des frontières Etats-Unis, Grande-Bretagne, Israèl... Le travail de sape est en cours I Des quartiers entiers de Seattle, San Francisco ou Londres sont désormais wifisés. Et pas que des zones pour bobos branchés. Dans le réseau animé par James Stevens, à L.ondres, il y a déjà 400 points d’accès, y compris dans des zones défavorisées de la ville. « C’est, bien entendu, une clientèle qui n’intéresse absolument pas les fournisseurs d’accès ! Alors, il faut bien quelqu’un pour pallier ce manque. » Le Wifi comme solution miracle pour les délaissés du Net? C’est une évidence pour Pierre, qui habite à Mane, petit village de i 000 habitants dans les Alpes. A Mane, souscrire un abonnement au Net, c’est déjà un vrai casse-tête, alors n’espérez même pas une connexion à haut débit, via le câble ou l’ADSL: personne n irait s’embêter à équiper un village si loin de tout Du coup, Pierre, qui a monté une petite boîte d’effets spéciaux de jeux vidéo, se ruine en factures de téléphone. Le remède? Ce serait de pouvoir accrocher une antenne en haut d’un château fort qui surplombe les environs. De la sorte, tous les villages du coin pourraient profiter d’un accès sans fil ultrarapide. Seulement voilà. En France, tout ceci est pour l’instant interdit. La fréquence radio utilisée par le Wifi (2,4 gigahertz) est théoriquement réservée à la Défense. On peut l’utiliser pour soi, et chez soi uniquement. Et attention, on ne plaisante pas avec la loi I Pour la convention d’Autrans, de janvier dernier, un rendez-vous consacré à l’internet, Marc Revial avait organisé une démonstration Wifi, en accrochant une antenne à un télésiège. Succès total, médiatique et technique. Sauf que le lendemain les gendarmes débarquaient pour vérifier que tout avait été décroché. Résultat de toutes ces tracasseries? La communauté française Wifi a pris le maquis. Elle cultive le secret à l’extrême. Tout le monde sait pertinemment que des antennes et des points d’accès sont entrain de fleurir clandestinement un peu partout en France, mais chut... Interdiction d’en parler. Un peu paranoïaque, le petit milieu Wifi bruit de rumeurs, de légendes. Celle de ces étudiants de Paris-hI, qui ont caressé l’idée d’équiper un café voisin de l’université et auraient vu débarquer les flics. Ou l’histoire de cette ville qui, dans le plus grand secret, a accroché des antennes sur les lampadaires pour être totalement wifisée.. On parle de La Rochelle. Les intéressés, eux, démentent. Mais qui croire? « On avance dans l’ombre. C’est la tactique de la guérilla », plaisante Marc. Et la guérilla va continuer un bout de temps après avoir engagé une consultation publique, l’ART, l’autorité publique qui surveille les télécoms, vient d’annoncer qu’elle « réfléchissait à un assouplissement de la réglementation », mais sans bien sûr donner d’échéance: il faudrait, dit-on encore, « engager une réflexion » avec le ministère de la Défense et le Parlement pour que les choses bougent... Alors Marc, comme les membres de Speka, n’a peur que d’une chose. Se faire prendre de vitesse par les grands opérateurs, qui peuvent se réveiller et faire main basse sur le Wifi. La tentation du lucre est forte, et déjà des dissidents, qui comptaient utiliser le réseau à des fins plus commerciales, ont fait sécession. En attendant, les purs et durs continuent le combat. Et jurent que d’ici peu toutes les antennes illégales sortiront du placard. Un peu comme au bon vieux temps des radios libres. DOAN BUI
SEA, SUN AND WIFI
Des volcans aux crêtes déchirées, des plages de sable noir ou blanc, des lagons d’eau turquoise où batifolent les tortues géantes... A Hawaii, tout être humain normalement constitué oublie tout. Pas Bill Wiecking. A 43 ans, ce passionné d’informatique, installé dans l’île depuis plus de vingt ans, a un rêve: le Wifi. Alors Bu plante des antennes. En haut des volcans, sur le toit brinquebalant de cahutes en bord de mer, chez lui... Aujourd’hui, sur les quelque 500 kilomètres carrés de l’île, n’importe qui se baladant avec un portable peut donc se brancher et profiter d’une connexion plus rapide qu’un cadre supérieur à la Défense. Surréaliste! L’ampleur du chantier est titanesque. C’est qu’il faut les placer, ces antennes. Faire de la grimpette en haut de~ falaises, taper à la porte de parfaits inconnus pour un bout de toit. Et puis acheter le matériel : Bill et quelques copains, des professeurs, quelques associations, ont tout de même investi quelque 50000 dollars. A fonds perdus. Car tout ceci n’est pas une histoire d’argent. Ce drôle d’oiseau ne fait même pas payer son accès à internet. Il a suffisamment peste contre les fournisseurs d’accès pour ne pas vouloir faire comme eux: « C’est drôle, ma femme était dans la même classe que Steve Case, le PDG d’AOL. Moi, je suis un peu son contraire. » Steve Case s’étranglerait en effet de voir que dans le réseau de Bull n’importe qui peut brancher, comme’ il le veut, où il le veut, et gratuitement. « C’est ma croisade personnelle, Ici, les étudiants n ‘avazem pas accès au Net. Aucun provider ne voulait s’embêter à brancher une île, et surtout pas en haut débit. Alors je my suis collé. » Aujøurd’hui, des centaines d’étudiants profitent de cet équipement,ultr~sophistiqué. Bih a installé des caméras sans fil pour un copain professeur de biolQgie, qui faisait étudier à ses élèves les tortues de mer; il peut désormais surveiller ces bestioles de loin. Et puis il y a le Hula Bus. Un bus bigarré, un peu psychédélique, équipé d’une borne Wifi, qui fait office de station mobile d’internet. Le Hula Bus circule maintenant tous les jours avec à bord des classes entières. Qui partent sillonner les terres. Et surfent avec des portables équipés haut débit, les pieds dans l’eau... • D. B.
