dualmoo (./927) :
Hippo > Ben ce que dit la théorie, c'est que même si d'autres gens savent faire les trucs que tu sais le mieux faire mieux que toi, ça n'empêche que ton bénéfice reste maximal en restant spécialisé.
Oui mais justement cette hypothèse est absurde.
Cf ce que je dis dans
./923 (ou plutôt ce que dit Keynes, qui doit être plus au courant) :
Ca marche bien pour les sociétés stationnaires, typiquement les sociétés agricoles pré-industrielles. Dans ce cas là, effectivement il y a des avantages comparatifs, dus par exemple au climat : le Portugal saura mieux faire du vin que, je sais pas moi, un truc qui pousse sous un climat froid et humide. La théorie doit même pouvoir s'appliquer, dans une certaine mesure, à l'agriculture moderne : en France il vaut mieux cultiver du blé que des bananes.
En revanche, l'économie de Ricardo n'est pas vraiment une économie de
développement, adaptée à une société capitaliste qui connait la croissance et le progrès technique. Dans ce cas là, l'avantage comparatif, sauf cas particuliers, n'a pas vraiment de sens : un pays peut être meilleur à l'instant T pour produire des téléviseurs que pour produire des voitures, et à l'instant T+1 ça peut être l'inverse, pour tout un tas de raisons (on a contruit une meilleure usine ou de meilleurs moyens de production, les cours ont changé, etc...). Comment peut-on prétendre sérieusement que tel peuple est
naturellement,
culturellement plus doué pour fabriquer des télés que des voitures, et que pour tel autre peuple, c'est l'inverse? D'ailleurs, même si c'est anecdotique, il est rigolo de voir que wikipedia ne cite que le vin et le fromage

Dans le contexte moderne, la théorie des avantages comparatifs décourage absolument le développement et l'investissement. Prenons l'exemple extrême de deux pays A et B. Le pays A a fait une innovation, il a inventé un produit X qu'il est seul à construire. A cet instant T_0, le pays B ne peut pas produire le produit X, puisqu'il n'a pas de moyen de production. Dans ce cas, la théorie dit que pour optimiser le profit global, le pays B ne *doit pas* chercher à produire le produit X... C'est absurde !!
En bref, la théorie des avantages comparatifs repose sur une vision malthusienne et statique de l'économie, elle néglige l'aspect dynamique et le développement. A son époque elle n'est pas la seule, d'ailleurs. Quand on lit la loi des débouchés de Say, il y a de quoi rigoler... Les premiers (grands) économistes (capitalistes) du développement sont List et Keynes, dont l'apport consiste à tenir compte de cette dynamique économique, par exemple en anticipant l'offre future par la demande présente, résolvant ainsi ce que Marx appelait la contradiction fondamentale du capitalisme (que les économistes classiques du XIXème ne comprenaient pas).
Je suppose bien entendu que la théorie
moderne des avantages comparatifs est beaucoup plus compliquée que ce que Ricardo a présenté. Les économistes néoclassiques, confrontés à l'inadéquation des faits et de la théorie, ont du rajouter des tonnes de complications mathématisées, à la manière des intellectuels médiévaux qui rajoutaient dans le modèle de Ptolémée des tas d'orbites et de sous orbites imbriquées les unes dans les autres... Mais tout ça n'empêche pas les fondations du modèle d'être fausses.
A ces critiques économiques s'ajoutent bien sûr les critiques politiques, stratégiques, nationales développées dans les autres posts.
dualmoo (./925) :
Sally (./922) :
C'est quoi "démontrer" une théorie économique ? tu prends deux échantillons identiques de mettons 100 pays, dans les pays d'un des échantillons tu mets le libre-échange et dans l'autre, toutes choses égales par ailleurs, le protectionnisme, et tu mesures les différences entre les deux, un truc comme ça ?
Non, tu fais des hypothèses et un modèle et des calculs.
Je pense qu'il y a en effet une possibilité de mesure et donc de test des hypothèses en économie. Et les résultats de cette observation sont assez clairs...
- On a l'exemple du Portugal de Ricardo, figé dans le sous-développement par le commerce assymétrique.
- Réciproquement, *tous* les pays industrialisés se sont développés sous conditions protectionnistes (Angleterre, Allemagne, France, Etats Unis...)
- Quand l'Angleterre a adopté le libre échange au XIXième siècle, son économie s'est affaissée et elle a perdu son leadership face à l'Allemagne et aux Etats Unis.
- Idem pour les Etats Unis à la fin du XXième siècle, face au Japon et à l'Allemagne.
- Depuis le passage de l'économie keynésienne à l'économie néolibérale il y a quelques décennies, il y a une indéniable baisse tendancielle des taux de croissance.
Bref, je ne crois vraiment pas qu'il y ait doute.
On peut aussi citer d'autres résultats économiques bien connus :
- Le théorème de Heckscher et Ohlin, connu depuis les années 30 (qui est à la fois trivial et l'un des grands acquis de la science économique) qui associe (en résumant...) ouverture commerciale et montée des inégalités internes.
- et puis tiens, pour retroller un peu dans le domaine monétaire, citons le théorème de Padoa et Schioppa (dit de la triple incompatibilité) qui montre qu'on ne peut pas avoir simultanément 1) la liberté de circulation du capital 2) un change fixe 3) une politique monétaire indépendante. Les européistes comptant sur la monnaie unique pour cacher la contradiction.
dualmoo (./931) :
Sally (./928) :
tu as des exemples d'axiomes économiques qu'on peut raisonnablement supposer vrais dans le monde réel ?
L'axiome qui dit que chaque agent cherche à maximiser son gain, par exemple ?
C'est typiquement un axiome faux ou incomplet.
La rationnalité économique ne s'exprime qu'à travers un réseau de valeurs et de conventions sociales qui diffèrent d'une société à l'autre.
Prenons l'exemple d'une société préindustrielle confrontée au problème de la rareté des ressources (croissance de la population plus rapide que la production agricole, en l'absence de technique de contraception).
- Comment réagisent les populations de l'Europe médiévale ? Vu le statut relativement élevé de la femme, et les interdits chrétiens, la solution trouvée consiste à élever l'âge du mariage et à augmenter la proportion de célibataires.
- En Chine du Nord ? Le système familial patrilinéaire implique le mariage universelle et précoce. La solution consiste alors à pratiquer l'infanticide des bébés de sexe féminin.
- Au Tibet ? Il y a une part d'infanticide des petites filles (par négligeance volontaire), mais le bouddhisme tantrique permet une autre solution : les hommes privés de se marier gagnent un droit d'accès sexuel sur la femme de leur frère aîné (ce qu'on appelle la polyandrie tibétaine).
Bref, un même problème économique, trois solutions différentes, issues pourtant de la même rationnalité économique : l'économie traditionnelle échoue à prendre en compte les paramètres culturels.
Cela dit, je ne crois pas que la recherche en économie la plus en pointe fasse des axiomes aussi criticables. Je me suis laissé dire qu'on pouvait désormais trouver une recherche qui prend réellement en compte ces aspects culturels de l'économie. Néanmoins, cette recherche est encore confinée dans les laboratoires et elle est loin, très loin d'atteindre le monde de l'économie politique.
dualmoo (./934) :
pourtant cela fait au moins un siècle que l'angleterre ne produit plus assez de nourriture pour subvenir aux besoins de sa population, et j'ai l'impression que personne n'a décidé de lui couper les vivres ...
Tu sais que la vente de blé américain à l'URSS, du temps de la guerre froide, était une arme politique ?
Et que dire des bagarres sur les ressources, les russes qui coupent les robinets de pétrole pour faire pression sur tel ou tel de leurs anciens satellites ?
Tu crois vraiment que les dépendances et l'autosuffisance ne sont pas des problèmes stratégiques ?
dualmoo (./939) :
Le fait est que chaque agent possède une fonction de gain très compliquée parce qu'il peut connaitre le fils de la boulangère d'à coté. Cependant on peut abstraire la fonction de gain en prenant une fonction de gain "moyenne" pour une certaine partie de l'ensemble des agents, et en considérant que tous les agents utilisent cette fonction de gain là. C'est tout à fait justifié.
Non, mathématiquement ce n'est pas justifié du tout : il faut encore montrer que cette population homogène de fonctions de gain a la même dynamique que la population hétérogène de départ. Cela dit, je ne doute pas que les économistes s'attachent à justifier plus ou moins tout ça.
A défaut de comprendre vraiment l'économie, ça doit pouvoir faire de chouettes travaux mathématiques.
dualmoo (./954) :
sally > ben que veux tu que je te dise ... tu ne crois pas en l'économie en tant que science dure, ok, mais bon n'empêche que pas mal de gens y croient et en font et que ça a l'air de donner des résultats.
Je pense qu'il y a effectivement des résultats, dans un cadre limité mais intéressant quand même. Par contre ce que je trouve lourd, c'est que l'économie semble se prendre pour une sorte de science universelle de l'homme, avec la prétention de comprendre tout et de modéliser tout, alors qu'il y a quand même une grosse partie de cette science qui est à côté de la plaque.
Sally (./965) :
mais ta phrase « cela n'est plus à démontrer » est trompeuse
Elle est surtout fausse ! Elle fait croire qu'il y a un consensus alors qu'il n'y en a pas tant que ça. Certes, en France, il n'y a pas de débat économique. Mais aux Etats Unis, le débat a réellement lieu (dans les années 90 en tout cas, je ne sais pas les développement récents...), même si ça n'a pas entamé la domination politique des théories ricardiennes. Il y eut Ravi Batra. Il y eut les
strategic traders proches de Clinton : Thurow, Fallows, Prestowitz. (Fallows a laissé tombé Ricardo quand il a trouvé un exemplaire de List dans une librairie coréenne...). Michael Porter, dans
The competitive Advantage of Nations (1990), rend un bref hommage à Ricardo, avant de développer une vision tout à fait listienne.