L'Etat et ses lois sont perçus comme ingrats. Ils le sont à coup sûr : quoi de plus rebutant que le rappel à la règle?
Mais ce rôle de rabat-joie est encore plus ingrat dans une époque où, de l'imagination censée jadis prendre le pouvoir, ne reste plus que la << folle du logis>> dans les têtes (bien) pensantes : c'est ainsi que les nouveaux convertis donnent un air de jeunesse au vieux libéralisme.
Le slogan libertaire << vivre et jouir sans entrave >> sert surtout aujourd'hui à pimenter d'anticonformisme l'exarcerbation de l'individualisme (libéral ou pas). L'interdiction d'interdire, après avoir légitimé la démission des parents et encouragé à l'école les errements du pédagogisme, nourrit maintenant le rêve de l'Etat minimal. Quant à l'identité jadis proclamée CRS=SS, elle ne semble avoir été inventée que pour colorer d'un zeste de nostalgie les pauvres déclinaisons de la << culture de la haine >> et le << nique la police >> des banlieues d'aujourd'hui.
Et voilà pourquoi, en définitive, l'Etat offre à mes yeux quelques charmes : non seulement il permet de défendre la liberté, fleur délicate qui ne s'épanouit que sur le terreau des quelques règles qui font la civilisation, mais encore de combattre ce conformisme nimbé d'anticonformisme qui cimente aujourd'hui la bonne conscience du désordre établi. Bref, il permet de défendre les plus faibles contre l'égoisme et l'arrogance des plus forts.
Ainsi, bien loin de fournir, comme on l'a trop répété, un masque à la force, l'Etat, la Règle, si décriée par la mode libéral-libertaire, offre un refuge à la faiblesse. Elle délivre de la jungle. On peut certes contester la règle, au nom d'une règle supérieure, car il n'en est point d'imperfectible, mais on n'en peut guère contester le principe.


