De : "Hervé Le Crosnier" <herve@info.unicaen.fr>
Date : Thu, 17 Feb 2005 13:07:00 +0100
Objet : Une campagne publicitaire qui empiète sur le droit moral et les
biens communs de la culture
Bonjour,
A l'heure où nos médias bruissent de questions
de "droits d'auteurs", de lutte contre le "piratage",
il me semble bien étonnant que seul le silence
accompagne la violation patente du droit moral
des artistes que constitue la campagne de propagande
des Hypermarchés Leclerc.
Sur nos murs, dans les panneaux de quatre mètres sur trois,
sont reprises et détournée des affiches de "l'Atelier Populaire"
au travers desquelles le géant de la distribution engage
une campagne populiste pour étendre la domination de la
grande distribution sur le monde économique.
M-E Leclerc plaidait ce matin sur France-Inter pour renforcer
ce secteur au nom de la "résistance" aux concentrations des
industriels, oubliant au passage le rôle des hypers dans
l'écrasement des paysans, des artisans, des petits
industriels,... au travers des "marges arrières". Au nom du
libéralisme débridé, Leclerc s'oppose au gouvernement qui a
décidé, sous la pression de réglementer. Et prend les
consommateurs à témoin.
Quoi de mieux dès lors que de reprendre les images du dernier
grand mouvement de dénonciation de l'Etat que fut Mai 68 ?
Le problème est que Mai 68 était aussi un grand mouvement de
refus de la "société de consommation". Il y a évidemment une
opposition frontale entre le sens des images produites par
l'Atelier Populaire et celle de la campagne Leclerc.
En droit d'auteur, on appelle cela contrefaçon et violation
du "droit moral", cette partie du droit d'auteur qui vise à
protéger la volonté de l'auteur pour éviter les récupérations,
détournements, et usages non autorisés de son oeuvre.
Mais que font la SACEM, les Sociétés de collecte des droits,
les juristes si acharnés à dénoncer les "pirates de salon" et
traîner les gamins en procès pour des téléchargement
sur l'Internet ? Quelle complicités ont-ils pour abandonner
le "droit moral" au profit de la marchandisation de toute
la culture ?
Les oeuvres de l'Atelier Populaire sont volontairement
"anonymes". Artistes, simples militants, agitateurs d'idées se
relayaient dans l'Ecole des Beaux-Arts de Paris pour créer ces
images qui trente ans après ont un pouvoir évocatif si fort.
Même si on connaît quelques uns des animateurs de cet atelier,
ses travaux appartiennent à la culture commune du mouvement
de Mai et de ses suites.
Mais pas à Leclerc et ses histrions propagandistes !!!
Nous sommes devant une violation du "droit moral collectif",
un statut spécifique que les peuples indigènes essaient de
mettre en avant pour défendre leurs cultures et leurs
connaissances, qui sont elles aussi collectives. De même que
les paysans du monde qui défendent les semences fermières usent
cette "propriété collective" pour refuser la "biopiraterie"
(c'est-à-dire la capacité des sociétés commerciales à
s'approprier les biens collectifs).
C'est aussi pour ces raisons globales qu'il est nécessaire
de refuser cette manipulation marchande de l'esprit culturel
et artistique des travaux de l'Atelier populaire. Il faut que
Leclerc soit condamné, et que l'argent soit versé aux peuples
indigènes qui luttent contre la biopiraterie. Là nous serions
dans le droit fil de la générosité de l'Atelier Populaire.
Reste-il des participants de l'AP (j'étais trop jeune, mais
j'aurais aimé, c'est sûr) pour mener ce combat ? Des qui ne se
sont pas recyclés dans le service de l'industrie du mensonge
et du formatage mental ?
Et si les associations qui héritent du mouvement, qui portent
encore les espoirs de liberté que celui-ci fit souffler sur
la France et le monde, pouvaient s'unir pour un tel procès
contre la marchandisation de nos images collectives ?
Car s'il y a bien quelque chose qu'il faut défendre dans les
changements nécessaires des droits de propriété intelectuelle,
c'est bien le "droit moral" des créateurs, et la notion
d'"oeuvre collective", de "biens comuns de l'information".
Mais le silence assourdissant des médias sur cette violation des
droits moraux collectifs des auteurs nous montre bien que ce ne
sont ni les auteurs, ni la société que les causeurs veulent
protéger, juste le marché, leur marché, leur supermarché, leur
hypermarché.
Et l'image d'un monde-marché complètement "immoral" avec lequel
ils veulent nous formatter les tranches de cerveau.
Hervé Le Crosnier
Ce texte est sous licence Creative commons, by-nc
Vous pouvez l'utiliser dans l'esprit de sa rédaction :-)))
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De : "Hervé Le Crosnier" <herve@info.unicaen.fr>
Date : Sun, 20 Feb 2005 15:27:19 +0100
Objet : Petit retour sur la campagne Leclerc
[le petit papier électronique que j'ai commis sur la campagne
publicitaire de Leclerc utilisant les affiches de l'Atelier
Populaire de Mai 68 a été placé sur quelques sites actifs,
(et je remercie leurs animateurs). Ceci a provoqué des débats.
Voici un court "follow on" pour repréciser le cadre de mon papier
suite à une remarque de Alexis Kauffmann et des critiques virulentes
de Romain d'Alverny sur la liste [cc-fr] ou Antoine Pitrou sur
la liste [escape_l].
Hervé Le Crosnier ]
Alexis Kauffmann wrote:
> Bonjour,
> J'ai mis en ligne l'article d'Hervé Le Crosnier sur Framasoft.
> Et tout de suite un visiteur a détourné l'une des affiches détournées.
>
> C'est toujours pas très légal mais c'est somme toute assez amusant.
>
> http://www.framasoft.net/article3621.html
Bonjour,
Attention, il ne faut pas prendre au pied de la lettre le
caractère de "l'illégalité" de la pub de Leclerc qui n'est
qu'un argument rhétorique dans mon texte. Celle-ci ne pourrait
être dite que dans un procès, qui manifestement ne peut avoir
lieu, les actions des associations en partie civile n'étant pas
encore inscrites dans la Loi.
Ce qui est important, c'est "l'illégitimité" de cette
campagne publicitaire en regard des oeuvres qu'elle utilise.
Le "droit moral" est quelque chose à manier avec précaution,
au sens où les "travaux dérivés" sont une nécessité culturelle
essentielle. Il ne faudrait pas non plus s'en priver.
La question que j'ai essayé de soulever dans ce qui peut être
conçu comme un "détournement textuel" de la campagne Leclerc
(je ne suis pas capable de détourner graphiquement, j'utilise
mes armes personnelles :-)) est à triple détente :
- il y a clairement atteinte au "droit moral" car il s'agit
d'utiliser dans l'exact contraire de leur sens premier des
travaux artistiques. Cela me choque autant quand on utilise
Picasso transformé en robot pour vendre des bagnoles (même si
"légalement" sa fille a donné son accord !).
- les discoureurs sur le "droit d'auteur" plus prompts à
dégainer quand il s'agit de monnaie sonnante et trébuchante,
ont devant les yeux un autre aspect du Droit d'Auteur...
et se taisent.
- l'exemple des travaux collectifs de l'Atelier populaire nous
montre que la logique de donner des oeuvres à la société n'est
pas un sous-produit de l'internet(logiciels libres, creative
commons, libre-acccès à la science,...), mais bien une
caractéristique de l'intervention culturelle dans le champ
politique. Dès lors, la notion de "propriété intellectuelle
collective", qui est en débat autour des savoirs des peuples
indigènes concerne aussi nos sociétés riches : ce qui est
collectif dans nos sociétés mérite d'être respecté (au sens du
droit moral) autant que partagé (comme un savoir collectif).
Bon, j'ai forcé la dose pour que l'amertume du café réveille
un peu les débats. C'est très bien. J'aime la provocation,
même s'il faut tordre un peu le bâton. On fait de la science
et du droit "pondéré" et au "juste milieu" quand il y a un
milieu à construire, c'est-à-dire quand les messages ne vont
pas tous dans le même sens (commercial) et que se dégage un
espace de pensée plus large que ce qui serait au fond, après
élaboration d'un "consensus" et inscription dans le droit,
la voie d'équilibre que choisira la société.
L'affiche détournée dont parle Alexis va dans le sens "moral"
de ce que faisait l'Atelier Populaire.
(http://www.framasoft.net/article3621.html)
Romain m'indiquait que les affiches étant "libres", chacun,
y compris Leclerc, pouvait en faire ce qu'il voulait.
Pour ma part, j'aurais tendance à penser que si les licences
Creative Commons avaient existé en 68, l'Atelier populaire
aurait choisi la licence "non-commercial". Au moins l'usage
abusif de Leclerc aurait été patent, et celui sur lequel
Alexis nous attire l'oeil, une oeuvre dérivée.
Mais on ne refait pas l'histoire, même si en détournant les
affiches de l'Atelier Populaire pour une campagne publicitaire,
Leclerc se permet le luxe de la ré-écrire. Mais celui qui tient
l'argent et le pouvoir a toujours ré-écrit l'histoire.
Aujourd'hui, le pouvoir, c'est le commerce et son industrie de
la propagande. Alors je "resiste" en rappelant que l'Histoire
commune a un sens, et n'est pas seulement une production
d'icones que le marché pourrait recycler.
Hervé Le Crosnier
Ce texte est en licence creative commons by-nc
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De : "Hervé Le Crosnier" <herve@info.unicaen.fr>
Date : Mon, 21 Feb 2005 20:46:06 +0100
Objet : Leclerc aurait payé les droits... à qui ?
Bonjour,
Cinq jours déjà que je vous entretiens des problèmes
de la campagne publicitaire de Leclerc et des questions
de droit "moral" des auteurs.
Et pourtant ils avaient tout réglé, ficelé au quart de poil.
C'est dans le journal _Le Monde_ qu'on l'apprend. Dans
l'édition du 18-19 février, sous la plume de Laurence Girard
on peut lire :
"Les publicitaires affirment avoir négocié les droits de ces images
devenues légendaires, dont les auteurs sont restés anonymes mais qui
portaient la signature de l'Atelier populaire."
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3236,36-398727,0.html
Fantabuleux.... mais pourquoi la journaliste n'a-t-elle
pas osé poursuivre : "Ah bon, vous avez retrouvé les
anonymes de l'Atelier Populaire ? Mais nous serions
enchantés de faire connaissance avec ceux qui gèrent les
droits de Mai 68".
Mais rien de tel dans l'article. A moins que ce scoop ne soit
gardé en réserve.
Mais cette simple phrase nous offre aussi une confirmation :
Il y avait bien de l'argent en jeu.
Même si elle n'est que poudre aux yeux de la part des
publicitaires de Leclerc, cette remarque nous confirme que
c'est bien l'aspect "gros sous" qui intéresse nos industries
de la propagande dans le droit d'auteur.
Reste maintenant la question bonus : "Qui a signé avec
Leclerc au nom de l'Atelier Populaire" ?
Un individu ? Osé ;
Une association ? On connait des anciens qui sont passés
du col mao au Rotary, mais l'asso des anciens de l'AP ?
Comment ? Une société de collecte des droits d'auteurs ?
Pas possible, pincez-moi, je rêve....
Alors si quelqu'un peut me sortir de mon cauchemard ?
Madame Girard, journaliste du Monde, vous nous avez
rendu curieux... Et ne me dites-pas que vous avez imprimé
cela sans avoir été vérifier l'info... La déontologie
vous en aurait empêché. Vous avez une info qui faut son
pesant de rires éclatants. Partagez-la !
Nous recherchons ceux qui signent pour la monnaie, mais
qui bafouent les droits moraux de l'Atelier populaire.
Tous vos renseignements peuvent circuler sur l'internet...
Cette histoire est vraiment exemplaire, et on a pas fini
de rigoler. D'un rire jaune et grinçant.
Hervé Le Crosnier






