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L’arrière-pays
XAVIER GIRARD
L’arrière-pays est une curieuse notion. Les géographes ne l’utilisent pratiquement jamais. Les historiens
l’ignorent, comme si l’histoire passait au loin pour se concentrer sur les plaines, les villes et plus récemment
sur le littoral, cet antique « territoire du vide » aujourd’hui surpeuplé. L’administration ne connaît
que le moyen et le haut pays, le bas ayant perdu droit de cité. Pourtant, le mot a survécu. Quiconque s’est
promené sur les côtes méditerranéennes l’a entendu un jour. Aller dans l’arrière-pays, quitter la ville et
l’avant-scène littorale pour s’en retourner vers la campagne proche, la maison à flanc de colline, le cabanon,
le village perché et les vallées ombreuses font partie des habitudes.
Ses limites sont très variables. L’arrière-pays de ce côté-ci du « pays » commence bien de l’autre côté de
la côte, quand les cols ou les vallées qui permettent d’y accéder ont été franchis. « Région au-delà de la
zone côtière », dit un ouvrage de 1907, « ou du territoire occupé. » Mais ce n’est pas toujours le cas.
Le mot est entré dans la langue française en 1898, il a remplacé le germanisme Hinterland qu’utilise
encore Fernand Braudel dans La Méditerranée, lequel lui préfère cependant la belle notion de « haut pays
» ou de « haut monde ». On connaît ce célèbre passage au début de l’ouvrage : « Ainsi la Méditerranée, ce
ne sont pas seulement les paysages de vigne et d’oliviers et les villages urbanisés, ces franges ; mais aussi, tout
proche, collé à elle, ce haut pays épais, ce monde perché, hérissé de remparts, avec ses rares maisons et ses
hameaux, ses nords à la verticale. Plus rien n’y rappelle la Méditerranée où fleurit l’oranger. »
Pays de froid et de neige, pays raboteux, bastionné, dissident, archaïque, diabolique, illuminé, pays de
vieilles rancunes et de vieilles croyances, pays de « cultures aberrantes » – comme Aliano, dans le Basilicate,
ce village du récit de Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli (ou plutôt « n’est pas entré dans Aliano »,
abandonnant ses habitants à leur vie de chiens), ou La Montagne magique de Thomas Mann. Mais aussi
pays refuge des libertés, par rapport au monde d’en bas infesté de prêtres, de notaires, de soldats et de
policiers, pays divisé en castes et en corporations. L’arrière-pays garde aujourd’hui encore cette aura d’indépendance
et de secret : c’est le pays haut, d’où l’on nargue les autorités – ainsi l’arrière-pays kabyle, le
Rif, les pays de l’Atlas, les Balkans, le Haut-Adige, les Abruzzes, le maquis corse, les Cévennes. L’endroit
idéal pour se cacher du gendarme et pour résister à ceux d’en bas.
Mais quelle est la limite entre ce que Braudel appelle encore les « revermonts », les plateaux et les collines,
la « demi-montagne », ces « avant-pays » (comme ces plateaux ouverts à la circulation d’Ombrie, de
Toscane et d’Apulie, la Castille, ou les dir marocains, étroits pays à la jonction des montagnes et de la
plaine avec leurs cultures en espaliers sur les restanques ou les « oulières »), et l’arrière-pays ? Entre le
monde des collines – « collines du Languedoc ; collines de Provence ; collines de Sicile ; collines du Montferrat,
ces “îles” du nord italien ; collines de Grèce, dont on connaît les noms classiques ; collines de Toscane, avec leurs
crus célèbres, leurs villas et leurs villages qui sont presque des villes, dans la plus émouvante campagne qui soit
au monde ; Sahel d’Afrique du Nord, célèbres en Tunisie comme en Algérie » – et l’idée d’arrière-pays ?
Difficile, comme on voit, de se prononcer sur sa réalité géographique. L’arrière-pays doit être cherché
ailleurs qu’en lui-même, comme tous les espaces mythiques. L’Odyssée est, de ce point de vue peut-être, le
livre de l’arrière-pays. Il y a d’un côté Ithaque et de l’autre tout ce qui n’est pas le séjour adorable, l’immense
arrière-pays de la Méditerranée, de l’autre côté du cap Malée. Mais, en dépit des efforts de Victor Bérard, les
escales d’Ulysse ne sont pas toutes repérables sur une carte. Loin du pays perdu, la géographie se brouille,
on entre dans un monde qui n’est pas seulement en arrière de tout pays civilisé et de toute civilisation mais
qui est son exact contre-type – ou son revers. Chercher à situer cet arrière-monde sur une carte est aussi
trompeur que d’imaginer le trouver – comme disent les textes coraniques du jardin où Mahomet fait escale,
dans son voyage nocturne : quelque part dans l’indéterminé, ou le « non-où ». Ulysse ne voyage pas au pays
de nulle part, il fait escale dans des pays qui ont perdu le nord, il arpente une géographie sans cartes. Chacun
des territoires de L’Odyssée est composé de bribes de pays réels et d’arrière-pays imaginaires. Voyager,
nous dit Ulysse, n’est pas mesurer ce qui sépare l’ici de l’ailleurs, mais faire l’expérience dangereuse de leur
inextricable mélange. A la fin de L’Odyssée, il lui faudra encore traverser l’arrière-pays d’Ithaque, une rame
sur l’épaule. Giono, lecteur d’Homère, ne cessera de la même façon d’ajouter à une Provence imaginaire
un arrière-pays divagant comme la mer, sans cesser de promener ses héros dans une « plus-que-Provence »,
dans une Provence à la puissance maximale, dont il fait un océan.
Yves Bonnefoy le dit bien, son Arrière-Pays est inaccessible mais pas insituable. Il y eut bien – comme pour
Gide à la Roque et à Uzès, ou Proust à Illiers-Combray – un « premier arrière-pays » : « Mon enfance », écritil
dans L’Arrière-Pays, « a été marquée – structurée – par une dualité de lieux dont un seul, longtemps, me parut
valoir. J’aimais, je refusais, j’opposais deux régions de France l’une à l’autre. Et je faisais de cet affrontement un
théâtre qui employait toutes les bribes de sens dont je pouvais disposer. » Ces deux pays étaient Tours, la ville
natale, le quotidien prosaïque, et Toirac, dans le Lot, le paradis maternel. D’un côté, la ville aux petites maisons
pauvres et, de l’autre, le territoire rêvé des grandes vacances, les reines-claudes dans les herbes, le
prunes bleues au pied des arbres, la plénitude des étés, la fin de l’exil, l’adhésion parfaite au lieu et au
monde, l’endroit où « toutes choses [étaient] suffisantes ». « Pourtant, écrit Bonnefoy, pas plus que Tours ne
méritait mon refus, Toirac ne valait à mes yeux, je le vois bien maintenant, par ce que je croyais y aimer. » Qui n’a
tenté de faire partager la splendeur d’un paysage d’enfance dont le magnétisme n’agissait que pour soi ? Et
n’a été déçu de la réaction de ceux à qui il en était fait offrande ? Le lieu de nos arrière-pays est scellé. Sa géographie,
quelque tentation que nous ayons de la faire coïncider avec notre souvenir, est une terre connue
de nous seuls. Pour en éprouver à nouveau la puissance, le voyage ne suffit pas. Il faut le reconstruire,
ailleurs. Ce qui compte, ce n’est pas le pays lui-même, mais sa force d’attraction, sa capacité à occuper – pardelà
la mesure d’un ici par trop réel et d’un ailleurs exotique – une espèce de centre paradoxal : « L’arrièrepays,
écrit Bonnefoy, c’est ce mot qui fixe le mieux pour moi l’aspiration durable (à une autre terre) et l’intuition
certaine (de son existence). » Certains pays, pour l’écrivain, ont ce pouvoir central : dans « l’aire de l’arrièrepays
», il y a Rome, les hauts plateaux du Tibet, à cause des espaces et d’Alexandra David-Néel, le Japon, l’Irlande,
l’Egypte, les sables de l’Iran – à cause d’Alexandre et de la lecture, enfant, des Sables rouges, un récit
archéologique mettant en scène une Atlantide fabuleuse –, Jaïpur, « les villes islamiques d’Asie, le Zimbabwe,
Tombouctou, les vieux empires d’Afrique – et certes le Caucase, l’Anatolie et tous les pays de la Méditerranée ». La
puissance de l’oeuvre de Piero della Francesca ou du Poussin réside dans cette même confusion entre le
pays qu’ils font apparaître et cet autre pays, qui n’est ni un lieu-dit ni un décor, mais la promesse d’une plénitude
(le reflet des collines et du vêtement des Rois mages dans Le Baptême du Christ), où l’adhésion au
monde est de nouveau possible. Il suffit, « au flanc de quelque montagne, une vitre au soleil du soir » pour que
son évidence soit donnée au voyageur.
Pour la génération à laquelle j’appartiens, qui avait vingt ans dans les années 1970, le livre de Bonnefoy
fut un éblouissement. Sous la somptuosité du style, la beauté des images et de la maquette, la peinture,
l’architecture, les paysages n’étaient pas seulement des objets esthétiques, mais les carrefours d’une expérience
créatrice ; une aire, celle de « l’arrière-pays », s’ouvrait devant nous. Elle était dans les yeux des adolescents
bouclés de la Flagellation, à Urbino, dans la simplicité de la madone d’Arcangelo di Cola da
Camerino, dans les plis rouges et le ciel vert de la Descente de croix de Rosso, à Volterra, un monotype de
Degas, une fenêtre ouverte sur la lumière. Aujourd’hui encore, quand je pense à cet ouvrage, je ne saurais
dire exactement pourquoi la fascination qu’il exerçait sur nous était si grande. Etait-ce parce qu’il y
avait là « un rêve, comme l’écrit Bonnefoy, où perpétuer la sécurité des années qui ne savent rien de la mort » ?
Une nostalgie visible ? Un agencement esthétique qui réunissait dans la même maquette un paysage du
Tibet et un retable de Piero della Francesca, texte manuscrit et belles pages ? Une promesse de bonheur
? Ou l’obsession d’une Italie désirée, véritable arrière-pays, si proche et tout à la fois inaccessible au Niçois
que j’étais, un pays où nous n’allions jamais et vers lequel je m’échapperais dès que ce fut possible ? Par
opposition à la topologie étroite, locale, répétitive, pénitentiaire de l’arrière-pays réel auquel je vouais une
espèce de haine qui ne m’a pas quitté depuis, l’Italie était un territoire si complexe, si bigarré, si désirable,
que je ne parviendrais jamais à l’explorer. Mais de cet arrière-pays-là, Nice ne voulait pas entendre parler.
L’arrière-pays niçois ne faisait pas partie de l’aire magique que le livre de Bonnefoy dessinait et qu’on
appelait, sans bien savoir ce qu’on entendait par là, de façon un peu abstraite et plutôt emphatique, « le
vrai lieu ». Je détestais tout simplement ce pays-là.
L’arrière-pays, c’était ce cul-de-sac, ce goulot d’étranglement, cette formidable nasse où s’engouffrait
week-end de ski après week-end de ski des générations de condamnés. Le mur de la semaine se dressait
devant nous et on s’y précipitait avec une hargne stupide qui se répétait jusqu’à la nausée. Il n’y avait pas
d’autre issue. Dans Le Hussard sur le toit, Angélo passe en Italie ; nous, nous tournions comme les prisonniers
de Van Gogh à l’intérieur de ces mêmes hauts murs, sans jamais franchir le col de la Lombarda ou
de Larche, qui nous aurait permis de filer vers Cuneo, Alba, Asti, les rives du Pô ; le vin blanc, le bonheur,
les belles contrées, la beauté des femmes, les allées de peuplier, les piazzas et les campaniles – l’Italie de
Stendhal et de Giono. Pas de doute, la légèreté, le style, la vie était de l’autre côté de ce pays-là.

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